Non, les missions officinales ne compensent pas la marge perdue

6 novembre 2026

Érosion de la marge officinale : et si les remèdes proposés étaient pires que le mal ? 

Substituer de l’honoraire ou des actes à de la marge de dispensation est une voie que beaucoup, au sein des pouvoirs publics comme de la profession, présentent comme raisonnable. Ce n’est pas la voie de l’UPGF. Nous y voyons au contraire un danger majeur : celui de détruire le modèle économique de l’officine, sous prétexte de le transformer. Honoraires et nouvelles missions ne sont pas les substituts de notre rémunération historiquement liée au médicament, ils en sont les compléments. 

Raisonnement par l’absurde

Mais accordons un instant le bénéfice du doute à la thèse adverse et voyons ce qui reste. Et si vraiment effectuer « davantage de missions » pouvait combler le manque à gagner sur la dispensation ? Nous avons essayé d’évaluer la crédibilité d’un tel scénario, au moyen de simulations demandées à GERS Data¹ et IQVIA². Elles prennent appui sur nos estimations, chiffrant à 170 millions d’euros pour le réseau (8 600 € par officine) la perte annuelle causée par les baisses de prix³ intégrées au PLFSS et la baisse du minimum garanti grossiste⁴ applicable par arrêté au 20 janvier 2027.

À ces deux mesures risque de s’ajouter la taxe de 15 % sur les groupements (article 10), rejetée en première lecture par les députés ainsi que par la commission des Affaires sociales du Sénat, mais encore susceptible de revenir. L’UDGPO et Federgy en estiment le coût annuel à 6 000 € par officine. En ce cas, la perte globale en année pleine pour une pharmacie moyenne atteindrait 14 600 €.

Or, d’après les données GERS Data (panel 87 % des pharmacies extrapolé à la totalité de l’univers), une officine réalise en moyenne 1 245 actes de missions de santé par an, pour 10 081 € d’honoraires bruts, avant tout paiement du temps passé. Autrement dit, l’intégralité de ce que rapportent déjà les missions couvre à peine la perte annoncée – et ne la couvrirait pas du tout si la taxe sur les groupements était rétablie. De plus, cette moyenne recouvre de fortes inégalités : la moitié des petites officines perçoit moins de 5 723 € d’honoraires de missions par an.

Les missions dans leur ensemble ont rapporté (selon qu’on intègre ou non la vaccinationCovid) entre 167 et 194 millions d’euros au réseau en 2025 : l’ordre de grandeur de la valeur détruite. La ponction du PLFSS et de l’arrêté grossiste efface, d’un coup de rabot, exactement ce que dix ans de nouvelles missions ont apporté au réseau. Pour « compenser », il faudrait donc refaire tout ce chemin une seconde fois.

Multiplier par 4 à 6 le volume de missions

Une perte de marge s’évalue toutefois par rapport à une marge. Une fois payé le temps pharmacien qu’elle mobilise (7 minutes en moyenne), une vaccination contre la grippe facturée 7,50 € laisse 2,83 €. Pour compenser une perte de marge de 8 600 € par an (estimation UPGF), une officine moyenne devrait donc réaliser 3 036 vaccinations de plus, soit porter son activité à 8 fois son niveau actuel (433 vaccinations par an). Et à l’échelle du réseau, il faudrait 27,6 millions de vaccinations grippe de plus pour couvrir 170 millions d’euros, même en comptant la marge de la boîte (ce qui donne 6,16 € par vaccination, temps payé), soit davantage que les 19 millions de personnes ciblées par la campagne…

Par ailleurs, la revalorisation à 15 € (contre 9,60 € actuellement) de la vaccination prescrite et administrée par le pharmacien (hors vaccinations annuelles recommandées comme la grippe), prévue au 1er avril 2027 si le seuil de 25 % de vaccins prescrits est atteint cette année, ne rapporterait que 504 € par an à une officine moyenne. Bien peu au regard des économies générées pour le système par cet acte de prévention.

Toutes missions confondues (vaccinations, TROD, dépistage du cancer colorectal, entretiens et bilans), le calcul n’est pas plus réaliste. Il faudrait en multiplier le volume par 4,2 et par 6,4 avec la taxe sur les groupements5 pour prétendre reconstituer les pertes – en estimant qu’en moyenne, un acte de mission rapporte 8,09 € et prend 8,9 minutes, ce qui laisse 2,19 € une fois le temps payé. Quelle que soit la façon de retourner la question, le compte n’y est pas.

Pas de transfert miracle

Impact frontal des baisses de prix et de la mesure grossiste, impact indirect de la taxe groupements… À l’arrivée, c’est toujours la pharmacie qui trinque. Aucun transfert miracle de rémunération ne viendra compenser la ponction massive opérée sur la chaîne de valeur officinale, ciblant de surcroît les produits générateurs d’économies que sont les génériques.L’officine peut-elle combler ses pertes en embauchant pour effectuer davantage de missions ? La réponse est sans appel : c’est non.

Qu’il soit légitime et nécessaire de rendre ces nouveaux services à la population n’est pas discutable. Ce qui n’est pas acceptable, c’est de prétendre s’en servir de balancier économique pour rééquilibrer le réseau. Conçues pour simplifier le parcours de soins des patients, les missions rémunèrent un travail supplémentaire. Elles doivent donc s’ajouter à la marge officinale. Adossé à l’interprofessionnalité et adéquatement rémunéré, le développement d’une offre élargie de prévention à l’officine est hautement souhaitable, mais mérite mieux que de servir d’alibi aux coupes menées par ailleurs. 

Un autre modèle est possible. Rejoignez l’UPGF : https://www.upgf.fr/adherer/

  1. GERS Data, panel 87 % des officines extrapolé, octobre 2025 à septembre 2026 ; honoraires facturés et ventes de vaccins ; temps pharmacien à 40 € de l’heure ; hypothèses de perte fournies, non calculées par GERS Data.
  1. IQVIA France, univers modélisé 2025-2026 ; tarifs conventionnels ; calculs IQVIA France sur les hypothèses de perte de l’UPGF.
  1. Baisses de prix : impact estimé d’au moins 75 M€, même si reste à confirmer la part « prix » des 2,1 Md€ d’économies sur les médicaments et la part qui touchera la ville.
  1. Baisse du minimum garanti grossiste (qui passera de 0,30 à 0,22 euro) : impact estimé de 95 M€ si 90 % du paracétamol et des génériques sont achetés en direct. Pour affiner le calcul, il conviendra de connaître la part exacte achetée en direct des produits à moins de 4,33 €.
  1. Pour compenser 8 600 €, à 40 €/h, il faudrait 579 heures de missions en plus par an, soit 48 heures par mois et 0,36 équivalent temps plein, pour 3 925 actes de plus (toutes missions, au mix actuel).

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